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Agapeurs
Jean-Jacques Carafdot

Frédérique sursauta, tendit l'oseille. Il était temps, maintenant. Pendant un instant, elle avait laissé son esprit vagabonder. Elle fit tomber l'odorant bouquet dans le liquide frémissant : il fallait conserver l'essence du parfum, et ne pas faire trop durer cette sorte d'infusion à la steam-vapeur, sinon l'amertume l'emporterait. L'important était de donner exactement le degré de saveur voulu à la sauce, tout en lui gardant son liant. Elle se penchait sur le réci-pient fumant quand, à travers le doux ronronnement du bouillon, elle perçut quelques coups frappés à la porte.

L'homme qui se tenait sur le seuil de la cuisine pouvait avoir entre quarante et cinquante ans, derrière son ventre rebondi. Elle ne l'avait pas entendu arriver. Un voyageur, sans doute, égaré sur le chemin de l'ancien restaurant, peut-être trompé par une vieille pancarte. Il entra dans la pièce. Une odeur d'ail, puissante, mais pas vraiment désagréable, émanait de lui, et un sourire amical jetait mille plis sur ses joues couperosées. Il s'approcha du fourneau :

« Joli piano que vous avez là...

- Oui, mais je ne m'en sers plus très souvent.»

Il huma l'air, à petits coups :

« Ça sent pourtant bigrement bon.»

Elle haussa les épaules. Elle continuait à se mitonner des petits plats, mais de moins en moins souvent, une vieille habitude en voie de disparition. Cela n'avait plus beaucoup d'importance. Mais l'homme insista :

« Pourquoi avez-vous abandonné vos recettes, Mère Larchet ? »

Elle frissonna : « Nous nous connaissons ? ». Elle se demanda s'il ne s'agissait pas là d'un ancien journaliste de chez Dot et Girard, de ceux qui, à coup de mots d'esprit, d'esbroufe et d'incompétence, avaient un beau jour cassé, aux yeux des gastronomes fortunés, la réputation qu'elle avait mis des années à forger à sa cuisine. Elle ne s'en était jamais remise, et son établissement non plus.

« Vous permettez ? » dit-il en lui prenant des mains la cuillère en bois. Il la trempa dans le bouillon, la porta à ses lèvres, et avala une gorgée en fermant les yeux :

« Oseille trifoliée, n'est-ce pas ? »

Elle acquiesça, impressionnée. Il avait la narine frémissante :

« Délicieux ! »

Il avait l'air sincère. Il émanait de lui une tranquillité qui la rassurait. Il continua :

« Vous n'avez jamais entendu parler de moi et pourtant, je vous connais. Je sais ce qui vous est arrivé, et je sais aussi que c'était une erreur et une injustice. Voyez-vous, je représente une catégorie de gastronomes dont vous n'avez jamais entendu parler, et pour cause.

« Je ne suis pas de ce monde. Moi et mes compagnons, nous venons du fond de la Galaxie, quelque part dans la Voie Lactée. Nous parcourons les espaces interstellaires, nous visitons les étoiles, les isolées, les doubles, parfois même les triples, nous les étudions, longuement, patiemment, et nous en établissons le guide. Nous sommes arrivés sur votre planète, et nous y avons fait une découverte stupéfiante : la Terre est le seul endroit de tout l'Univers connu où les techniques de reconstitution de la force vitale sont non seulement une source de plaisirs infiniment variés, mais se sont, peu à peu, élevées au rang d'un véritable art. Ces plaisirs, nous avons appris à les ressentir, cet art, à l'admirer. Et de cet art, vous étiez, et vous êtes toujours une éminente représentante.

« Nous ne révélons notre existence qu'à de rares privilégiés triés sur le volet. Parfois, nous les invitons à se joindre à nous. Nous pouvons vous faire la même proposition. Si vous le désiriez, vous pourriez partager notre errance, nos explorations, et nos émerveillements.»

Frédérique battit des paupières. Il y avait quelque chose d'irréel dans la présence de cet homme. Il n'avait pas l'air dangereux, mais sa trogne pouvait bien être celle d'un pochard. D'un autre côté, contre toute logique, elle se sentait accrochée. Elle lui lança un regard de défi : « Si vous n'êtes pas humain, vous êtes probablement fort différent de ce à quoi vous ressemblez.»

L'homme acquiesça sans mot dire. Un instant, sa silhouette parut se déformer, devint brumeuse sur les bords, se dilua, comme agitée de tourbillons, puis le brouillard gris qui s'y mouvait prit une forme nouvelle, avec un claquement sec, comme une baudruche brutalement regonflée : sans hésiter, elle reconnut alors la figure qui se tenait devant elle, toute en rondeurs superposées, d'un blanc immaculé, un cigarillo aux lèvres, l'œil brillant derrière les petites lunettes de métal, la mine joviale et la joue fraîche, le sourire satisfait de celui qui vient de boire un bon verre, l'embonpoint circulaire, radial et pneumatique. C'était lui, sans conteste.

Il lui tendit une main boudinée, irradiant une bonne odeur de caoutchouc. Elle la saisit, et se laissa entraîner où il projetait de l'emmener, somewhere.

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