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Tarte aux cirons
Laurent Gelédeporc

« Entreriez-vous en guerre contre votre estomac ou votre foie ? »

Laurent Genefort, Proche-Horizon.

Gastrocénose (g. f.) :
4.2.1. Groupe de cénobites, êtres vivants culinairement développés, affables, tranquilles et gastronomes, amateurs de gastro-fiction, errant dans l'espace.
2.1.2. Voir aussi Cuisine de l'espace, Osmose.

[Rööt-lexicon, gstrcns 4.2.1.]

Osmose (gr. osmos, poussée) :
5.9.6. Phénomène de diffusion entre deux ingrédients de concentration différente.
9.7.8. Influence réciproque, interpénétration.
1.9.7. Symbiose d'un être humain et d'un plat cuisiné provoquée par l'ingestion, en espace profond, des acariens qui composent le plat.

[Rööt-lexicon, sms 5.9.6./9.7.8./1.9.7.]

Un bruit de déglutition. Puis le gargouillis caractéristique d'un estomac. Membres écartés, la jeune femme se laissa flotter dans le sphincter d'accès du gastéroïde, orientée par les pets soupirant de la paroi boudinée. Ceux-ci moulaient comme à la louche sa silhouette culinairement modifiée.

Derrière : l'orifice du sas se refermait. Un sifflement. Expirant. Tandis que l'orbiteur effectuait la purgation du boyau d'évacuation. Dans le sas, les senseurs de la muqueuse la palpaient en silence : apporter sa propre nourriture sur une gastrocénose est très mal poli. Sur la pochette de sa combi, elle avait marqué, pour information, son titre et son prénom : Glubi. Quant à son nom, Boulga, on l'avait recouvert d'une tache de crayon gras : les habitants de Gast Roquefort n'en avaient pas.

Pas les habitants, rectifia Glubi à l'intention des lecteurs, les gastro-humains, comme ils aiment à s'appeler eux-mêmes. Et Dieu sait s'ils se lèchent les babines en prononçant ce mot.

Ici, l'auteur en profite pour glisser un mot d'explication sur l'évolution de l'humanité dans l'espace : dès qu'on ajoute quelque chose au mot humain, on n'est plus tout à fait sûr de sa signification.

Mais on ne fait pas qu'ajouter au mot, on ajoute au corps.

Ce que les gastro-humains ajoutaient s'appelait humblement « sauce au roquefort ». Sauce au roquefort où vivaient les cirons, une pseudo-espèce d'acariens de l'espace. Des parasites goûteux qui, grâce à l'osmose, permettaient une meilleure vie dans l'espace. Peut-être les meilleurs acariens qui soient. Aucune gastrocénose n'avait pu les lier avec doigté. A l'exception de cette colonie qui entourait de mystère sa recette secrète.

Quand elle fut arrivée au bout de l'œsophage d'entrée, elle commanda l'ouverture du pylore qui se dilata pour la laisser passer. Elle plia ses fortes jambes sous elle et se glissa entre les muqueuses. Elle n'était pas grande n'allez pas croire cela : dans l'espace, la notion de taille était remplacée par celle d'embonpoint.

En entrant, les narines de Glubi furent assaillies par d'étranges odeurs de cuisines. Roquefort, bien sûr, puis oignon, chou bouilli mais aussi champignons parasites, dont elle apercevait de beaux spécimens aux angles des œsophages de déambulation et qui devaient être préparés à l'étouffée. Cela choquait son cerveau carnivore.

Il faudra sûrement faire la cuisine avec eux, se dit-elle. Et elle s'imaginait la faisant avec Tupper Ware, celui qui fit la découverte de la symbiose culinaire, appelée aussi osmose. Bien malgré lui et à ses dépens. Cet homme aux goûts culinaires des plus rustres, alors pirate de l'espace, avait eu le malheur de s'opposer à ses compagnons de pillage, une sacrée bande de bâfreurs, au sujet du menu de la semaine. Lassés de la constante mauvaise humeur de Tupper, qui voulait remplacer le Tikka Massala vénusien par une fade omelette, ses compagnons l'avaient débarqué de force sur un astéroïde isolé et sans vie. Abandonné sur ce caillou aride, loin de toute civilisation et n'ayant sur lui que sa combinaison pressurisée, un fusil de chasse, une bonne réserve d'eau, un petit réchaud de camping, des couverts et sa cargaison complète d'œufs. Tupper s'était calmé en décidant de se faire une omelette monstrueuse.

C'est ainsi qu'il fit une des plus importantes découvertes pour la conquête de l'espace depuis la livraison de pizzas par trans-ionisation*. Sous le ciel étoilé, les rayons cosmiques donnèrent vie à l'omelette. Elle se dressa d'un seul coup, encore baveuse dans sa poêle, et pris possession du corps de l'infortuné Tupper. On sait, maintenant, que les pseudo-acariens de l'œuf sont très agressifs et possèdent de grands pouvoirs psychiques qu'il ne faut pas développer en cuisson spatiale.

Tupper ne fut retrouvé que trente trois ans plus tard par un groupe de botanistes en mission. La sauce avait bien pris et le marron vivait en parfaite osmose avec l'omelette mutante. Sa découverte ouvrit la voie à toute une série d'expériences culinaires qui donnèrent naissance à une osmose plus propice à l'homme.

« Bienvenue sur Gast-Roquefort, représentant Glubi », lança une voix qui arracha la jeune femme à ses rêveries. Son odorat l'avait trompé : ce n'était pas des odeurs de cuisines qui l'avaient perturbée à ce point, c'était le fumet lourd d'un plat vivant, le premier gastro-humain qu'elle rencontrait en personne.

Son interlocuteur était nu, et sa peau était recouverte de plaques de moisissures vertes. A la place du crâne, il avait un gros organe circonvolutionné et glauque qui grouillait de cirons mutants. Les bonnes bêtes croustillantes fixaient Glubi avec appétit.

*. Bien vite remplacé par le système dits des nano-pizzas.

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